L’homme que je m’apprête à vous décrire est peut être S. W. Erdnase, l’auteur mystérieux de l’ouvrage classique "L'expert à la table de jeux" publié en 1902. Il manque beaucoup de pièces du puzzle et je vous donne ces informations dans l’espoir qu’un lecteur puisse faire le travail de détective nécessaire pour confirmer que cet homme a bien écrit ce livre, ou pour réfuter ces informations comme étant une autre fausse piste.

J’ai recherché Erdnase depuis mon adolescence. J’ai lu les découvertes et les théories de détectives comme Martin Gardner, Richard Hatch et autres, et en triant toutes ces informations il m’a paru clair que toutes les théories sur un personnage mystérieux comme Erdnase doivent être basées sur des faits solides et du bon sens.

La vérité sur son histoire est tellement recherchée que de nombreux écrivains (voir Bart Whaley, « The man who was Erdnase ») ont succombé à la tentation de suivre des pistes tortueuses, offrant de grandes spéculations en l’absence de preuves, et ont essayé de faire coller les faits à des théories peu probables.

La vérité c’est que nous ne saurons peut être jamais la réelle identité de l’auteur. Il a publié le livre sous un pseudonyme et tous les témoins potentiels sont morts depuis longtemps, et sauf si nous trouvons des preuves venant de quelqu’un dans la magie, les jeux, ou la manipulation de cartes, nous sommes sûrement condamnés à ne faire que des suppositions éclairées.

Les preuves de bases


Les preuves les plus solides que nous avons se trouvent dans le livre lui-même et dans le témoignage de l’illustrateur Marshall D. Smith, datant de 1940. Ces deux sources nous offrent la possible situation de base ci-dessous :

  • L’auteur aurait pu s’appeler E. S. Andrews, qui à l’envers donne S. W. Erdnase.
  • En se basant sur le niveau de subtilité de ses explications, l’auteur a l’air d’être doué dans l’art de la psychologie, de l’illusion, et bien sûr des jeux d’argent.
  • L’homme avait des connections à Chicago, où le livre a été imprimé et publié, et aurait sûrement été dans le Midwest lors de la publication du livre en 1902.
  • Erdnase connaissait la loi ou avait accès à un conseiller juridique, à en juger par les notes de copyright.
  • L’auteur peut être décrit comme étant intelligent (sa prose est directe et perspective), ambitieux (vu l’envergure de ce livre), et méticuleux du détail (Il ne manque que très peu les nuances de ses explications et a apparemment demandé la correction de plusieurs des illustrations de Smith pour s’assurer de leur précision). Erdnase semble aussi manquer de pitié pour les victimes de ses escroqueries (comme nous pouvons le lire dans son ouvrage).
  • Erdnase semble aussi avoir eu besoin d’argent au moment de l’écriture du livre, comme il l’explique à la fin de son introduction. Comme mentionné plus haut, les illustrations de Marshall Smith semblent avoir été altérées par un amateur, ce qui pourrait prouver qu’il n’avait pas les moyens de payer un professionnel pour ces retouches.
  • Smith décrit Erdnase comme un gentleman bien éduqué, relativement de petit de taille, avec un ton de voix plaisant et doux.
  • Erdnase a vu Smith dans une chambre d’hôtel et a payé ses illustrations avec un chèque (selon Smith).
  • Smith a aussi dit avoir un lien de famille avec l’artiste Louis Dalrymple.

J’ajouterai aussi deux éléments intéressants, bien qu’ils n’eussent été authentifiés d’aucunes façons :

  • Dans les années 50, le magicien Hugh Johnston dit à Jay Marshall qu’il avait joué dans le théâtre « The empress » à Denver, Colorado, et qu’après une représentation, un autre magicien, Del Adelphia, lui présenta un homme comme étant Erdnase.
  • Le magicien James Harto, basé dans l’Indiana, dit avoir été ami avec Erdnase et posséder des lettres qu’il a reçu de lui.

Je pense que tout candidat qui pourrait être Erdnase devrait ressembler autant que possible aux faits ci-dessus. L’homme sur lequel je me suis récemment concentré accumule beaucoup de ces critères. Ma formation de journaliste m’a conditionnée à être sceptique, donc par souci de précaution je présente les faits suivant comme étant des possibilités seulement. Cependant, j’ai pu partager mes découvertes avec beaucoup de gens faisant des recherches sur Erdnase et ils s’accordent tous à dire que cet homme est un extrêmement bon candidat.

Kokomo, 1901


Le 23 Novembre 1901, peut avant la publication de l’Expert aux cartes, le fort Wayne News reporte une escroquerie ayant eu lieu à Kokomo par « Un inconnu se faisant connaître sous le nom de E. S. Andrews de la “Brandon commercial company”, de Chicago. » L’article dit que l’escroc avait une fausse agence de collection de dettes qui lui permit d’escroquer quarante marchands et physiciens locaux.

Andrews serait venu à Kokomo trois semaines avant et aurait convaincu des businessmen et des docteurs de l’engager pour qu’il aille collecter les dettes de leurs créanciers. Chaque participant aurait payé à Andrews une note de participation de 15 dollars (soit $900 au total). Le journal dit qu’Andrews aurait récupéré plusieurs des dettes qu’il aurait gardé pour lui sans rien reverser aux créanciers.

Nous avons donc un candidat qui a un nom étant précisément le pseudonyme S. W. Erdnase à l’envers, un escroc basé à Chicago qui était assez intelligeant pour duper des businessmen et des docteurs, et un homme qui avait apparemment $900 dans sa poche juste avant la publication de l’Expert aux cartes.

Dubuque, 1902-1903


Vers la fin de l’année suivante, nous retrouvons E. S. Andrews à Dubuque, Iowa. En Décembre, le Dubuque telegraph-journal annonça la nouvelle adresse de la “Charles Brandon commercial company” à la banque des assurances, notifiant que « Mr. E. S. Andrews en était son manager ».

Un mois plus tard, Andrews avait disparu de la ville avec plus de $1500 en notes de participation de $25 et en dettes collectées. Comme le Davenport Republican le rapportait le 31 Janvier 1903, les participants escroqués avaient du mal à avouer qu’ils avaient étés dupés.

Un des participants dit : « Nous étions tous une bande de pigeons et nous n’aurions pas du laisser Andrews continuer aussi longtemps qu’il l’a fait. Il n’a pas respecté le contrat qu’il a passé avec moi et j’ai pu comprendre qu’il n’a pas respecté le contrat passé avec d’autres. Je devais lui payer 5% des dettes récupérées sur les business en cours et 10 à 25% de toutes les dettes collectées. Je lui ai donné un chèque, comme d’autres participants, et certains lui ont payé les $25 directement.

J’estime selon le nombre de participants qu’il avait à la Charle brandon company, qu’il est parti de la ville avec une somme entre $1500 et $1800. Il n’aura aucun problème à encaisser les chèques. Les participants étaient des avocats, des docteurs et des businessmen.
Il était censé faire un rapport toutes les 24h et donner un chèque pour la somme collectée moins sa déduction, mais il n’a jamais fait le rapport et n’a jamais envoyé le chèque. »

L’article continue, Andrews a été arrêté mais non seulement a évité les accusations en menaçant les plaignants (sûrement d’une contre-attaque en justice), mais a aussi fait payer ses accusateurs du coût de son arrestation. Un des participants explique : « Un des participants a arrêté Andrews et n’a rien pu faire parce que deux ou trois des autres participants ont eu peur du bluff d’Andrews. Ce participant en a payé le prix : $2,5 »

Fort Wayne et Oshkosh, 1904


E. S. Andrews apparait encore dans le Wisconsin en 1904 continuant cette même arnaque, mais cette fois la loi finit par le rattraper. Andrews avait monté une nouvelle agence de collection de dettes du nom de la “Charles Brandon Company”, en association le cabinet d’avocat Finch et McPhall dans le quartier Pixley-Long à Fort Wayne. Andrews s’est encore échappé de la ville avec les notes de participation et les dettes collectées pour retourner dans l’Indiana, la scène de son escroquerie de 1901.

Le shérif d’Oshkosh, M. K. Rounds a été envoyé pour arrêter Andrews, qui travaillait en association avec une firme de loi. La firme contesta son extradition et l’avocat du Wisconsin fut forcé d’avoir la permission du gouverneur de l’Indiana avant de pouvoir arrêter Andrews et de le ramener dans le Wisconsin pour son procès.

Andrews fut arrêté le 7 Juillet 1904 et détenu en attente du shérif du Winsconsin.

Quatre jours plus tard, Andrews quitta Fort Wayne à midi sous la garde du shérif Rounds. Le Fort Wayne Evening Sentinel reporta qu’Andrews n’avait pas seulement volé de l’argent, il avait aussi utilisé ses chèques pour acheter « un nombre de diamants et autres articles ».Le journal nota que « le Juge O’Rourke avait été appelé pour garder le détenu sous la surveillance du shérif du Wisconsin, une demande acceptée Samedi par le gouverneur Durbin »

Nous avons la chance qu’un reporter du Daily Northwestern ait interviewé Andrews dans sa cellule du Winsconsin et l’ait retranscrit dans le journal du 12 Juillet 1904 :

« Monsieur Andrews a été entretenu par un reporter du Northwestern ce matin lors de sa détention. C’est un jeune homme à l’air intelligent qui a l’apparence d’un businessman honnête et astucieux. Il a dit qu’il ne voulait pas être interviewé officiellement mais a quand même répondu à des questions pendant sa conversation avec le reporter :

“C’est bien la première foi que j’ai été arrêté. Cette cellule est un palace comparé à celles de Fort Wayne, mais c’est une mauvaise situation dans laquelle se trouver.

Je n’ai pas lu les plaintes faites à mon encontre et je ne sais donc pas exactement ce dont je suis accusé. Je dis « exactement » car je le sais dans les grandes lignes mais pas exactement.

Je pense qu’il est bon d’être philosophe dans ces situations mais il ne me plairait guère de rester ici longtemps. Je pourrais supporter cet endroit pour un temps si j’ai beaucoup de lecture et beaucoup d’air frais.

Je devrais avoir un bon conseiller juridique, mais je ne pense pas qu’il me soit nécessaire. Je n’ai rien à craindre et je pense bien pouvoir me présenter devant les tribunaux en me défendant seul et convaincre la Cour que la loi est de mon côté.

Je pense que le fait de ne pas avoir utilisé mon vrai nom à Fort Wayne n’aura aucun impact sur cette affaire. Ça pourrait donner l’impression aux gens que j’essayais de me cacher, mais même si cela est vrai, je n’avais aucune idée que j’étais voulu ici pour ces accusations.

Ce que j’ai fait ici était du business et était traité comme tel. On aurait pu me trouver à Fort Wayne en m’envoyant une lettre et sans que le shérif vienne me chercher.

Le shérif Rounds m’a en effet très bien traité, et même si je serais heureux de quitter sa garde, je saurais me rappeler des courtoisies dont il a su me faire l’égard. »

« Le shérif Rounds a beaucoup remercié l’assistance donnée par le superintendant de police Henry Gorseline à Fort Wayne pour avoir gardé le prisonnier malgré tous les efforts faits par les avocats pour qu’il soit libéré. »

Un nombre de caractéristiques d’Andrews semble correspondre étroitement à notre liste des faits d’Erdnase mentionnés au-dessus : Intelligent, malin, trompeur, articulé, un lecteur, connaissant la loi, et décrit comme un jeune homme à l’air intelligent. En plus il vivait dans l’Indiana, ce qui supporterait l’histoire du résident de l’Indiana James Harto comme quoi il aurait rencontré Erdnase.

Il aurait aussi utilisé un faux nom, même si Andrews a pris la peine de corriger l’article dans une note publiée le lendemain : « Il a été écrit incorrectement dans le compte rendu de votre entretien avec moi que j’étais connu à Fort Wayne sous un autre nom. J’étais connu là-bas sous le nom de E. S. Andrews, représentant la “Charles Brandon company” : C’est bien mon nom et cette compagnie est la même que je représente ici, je n’ai jamais utilisé un autre nom et n’en ai jamais eu l’intention. Bien à vous, E. S. Andrews. »

Le procès d’Oshkosh


Le 8 aout 1904, le Daily Northwestern rapporte qu’Andrews était accusé de détournements de fonds par la Cour municipale d’Oshkosh. Les charges originales avaient étés remplies par E. F. Steude, qui avait été escroqué de $108. L’audition a été reportée due à l’absence de l’avocat de la défense, A. C. McPhall, l’un des associés d’Andrews.

Le jour suivant, l’article du Daily Northwestern annonçait qu’après d’intenses argumentations faites par les avocats de la défense – Maurice McKenna de Fond du Lac du Wisconsin, et E. P. Finch d’Oshkosh — Le juge avait trouvé adéquat de passer Andrews en procès pour détournements de fonds.

Cet article dit qu’Andrews avait pris d’énormes précautions pour pouvoir justifier ses magouilles financières. Andrews faisait signer des contrats à ses participants lui permettant de faire des déductions sur l’argent collecté. Il demandait aussi à ses clients de faire les chèques à l’ordre de son partenaire, qui payait ensuite Andrews (qui, nous notons, les déposaient à la banque – Rappelez-vous, Erdnase a payé Smith avec un chèque); Pendant son procès, Andrews justifia son innocence en disant que son partenaire ne lui avait jamais versé le montant total de l’argent collecté. Encore une fois, nous pouvons noter la sagacité d’Andrews.

Finalement, dans une note ajoutant au support de l’histoire de Hugh Johnson, l’article mentionne aussi qu’Andrews avait inscrit la Charles Brandon company au Colorado et en était manager.

La caution est fixée à $2000 et est rapidement payée par ses avocats.

Le procès a été soit prolongé soit repoussé car ce n’est pas avant le 28 Septembre qu’Andrews fut reconnu coupable de détournements de fonds pour la somme de $37.50. Le procès eut lieu dans le Milwaukee, et le jury ne prit qu’une demi-heure pour prendre sa décision. Le Daily Northwestern écrit le 29 Septembre : « Le jury, à la vue des faits, a trouvé qu’Andrews travaillait de façon corrompue et retient les charges qu’il lui sont faites volontairement. La pénalité pour ce délit est de six mois à un an d’emprisonnement. » Toutes ces informations sont du Daily Northwestern, qui couvrait l’événement de façon régulière.

La Cour condamne Andrews à 8 mois d’emprisonnement. Et comme le mentionne le Fort Wayne sentinel le 14 Octobre 1904, Andrews avait déjà passé 4 mois en prison pendant le procès qui lui furent donc retirés de sa sentence.

Chicago 1907


Le 14 juillet 1907, le Chicago Tribune écrit qu’E. S. Andrews a encore une fois monté une escroquerie de collection de dettes, cette fois en partenariat avec l’avocat W. V. Tyler s’appelant la “Tyler Company”. Le duo recevaient des notes entre $40 et $50 de 62 marchants avant de collecter les dettes et d’empocher le tout. Tyler fut arrêté pour avoir obtenu des fonds sous de faux prétextes et pour détournement de fonds. Le journal mentionne : « Andrews a disparu ».

Denver 1911


La dernière trace possible que j’ai pu trouver d’Andrews est dans une liste de compagnies du Colorado en 1911 qui faisait mentionnait le « Brandon commercial club ». Est-ce que ca pourrait être une des fausses agences d’escroquerie qu’il aurait monté durant ces dix dernières années ? Rappelez-vous que le magicien Hugh Johnston a dit avoir rencontré Erdnase à Denver.

Continuer les recherches


Voila où la documentation se termine. J’ai demandé toutes les archives de la Cour municipale du procès d’Andrews à Oshkosh et j’ai reçu deux grandes feuilles qui récitaient les faits mentionnés dans les articles de journal ci-dessus. Mais aucune information supplémentaire sur Andrews, même pas un prénom ou un deuxième prénom, juste “E. S.” »

Mais plusieurs autres directions de recherches pourraient amener de nouveaux éléments à l’enquête. J’appelle ici à tous les magiciens intéressés à rechercher les sources ci-dessous pour voir si ils peuvent découvrir quelque chose :

Indiana : Tous les Journaux, business et archives de police à Kokomo en relation avec les escroqueries d’Andrews en 1901, et son arrestation en 1904 (Le gouverneur devrait encore avoir des documents retraçant ces faits).

Winsconsin : Tous les Journaux, business et archives de police à Oshkosh revenant sur les magouilles de la Charles Brandon commercial company et en relation avec le procès de 1904. Les archives des avocats et de la police connectés avec ce procès pourraient être utiles.

Illinois : Tous les Journaux, business et archives de police en rapport avec l’activité d’Andrews à l’intérieur de la Tyler agency, L’arrestation en 1907 de son partenaire Tyler et du départ d’Andrews de Chicago.

Colorado : Tous les Journaux, business et archives de police qui pourrait corroborer les dires d’Andrews comme quoi la Charles Brandon commercial company y était enregistrée.

J’espère que tous les gens intéressés me tiendront au courant des progrès de leurs recherches et qu’ils me feront savoir si je peux leur venir en aide. Cet homme peut être notre homme. J’espère que nous pourrons en être certains.

Article de Todd Karr
Traduit (avec difficulté) de l’anglais par Emmanuel, de tourdecartes.com (et un grand merci à Rico pour la relecture)

L’histoire des jokers

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